Le conflit au Moyen-Orient affole le marché des fertilisants, pas ceux des céréales. La pénurie d’engrais est redoutée mais pas encore la baisse de la production de céréales qui en découlerait. L’abondante production mondiale 2025-2026 de blé et de maïs aveuglerait-elle les marchés ?
A l’heure où ces lignes sont écrites, les cours du blé à Rouen sont globalement stables depuis un mois, autour de 185 € la tonne. Sur Euronext, ils n’excèdent pas 220 €, échéances 2027. Les stocks mondiaux (283 Mt ; +24 Mt sur un an) n’ont jamais été aussi élevés. Le cours du maïs à Bordeaux (195 €/t) a perdu depuis mi-mars la moitié des gains du mois dernier (+ 22 €/t entre le 23 février et le 12 mars 2026). Sur le marché à terme, la tonne vaut à peine plus de 200 €. Les cours des céréales, sous le joug du dollar, ne décollent toujours pas. En euros, ils sont dévalués 17 %. En fait, le conflit moyen-oriental impacte les prix des intrants (engrais, hydro-carburants fossiles) pas ceux des céréales… pour le moment. Il implique avant tout des pays exportateurs nets de fertilisants et d’hydro-carburants fossiles, des commodités peu substituables en l’état, rendant leur demande inélastique. « L’incertitude sur la durée du conflit au Moyen-Orient perturbe les prix des intrants et complique la planification des productions dans l’hémisphère sud (dès cet automne austral) tout en pesant sur les prix alimentaires et la sécurité alimentaire », a récemment indiqué FranceAgriMer.
Moins de blé, et surtout moins de maïs, pourraient être semés. En France, aucun céréalier n’est épargné par la flambée des hydro-carburants fossiles. Mais en ayant commandé leurs fertilisants l’automne passé, la quasi-totalité d’entre eux sont couverts jusqu’à l’automne prochain. Du reste les prix de l’urée sont restés relativement stables comparés aux prix FOB* affichés, en vigueur au Moyen-Orient.
Maïs : estimation hasardeuse
Lors de son dernier conseil spécialisé « Grandes cultures », FranceAgriMer a dévoilé les premières prévisions de la Commission européenne. Mais les moissons ne débuteront que dans deux-trois mois ! La production européenne de blé est d’ores et déjà estimée à 126 millions de tonnes (Mt), soit 8 Mt de moins que l’été dernier, En France, la récolte potentielle de froment est de 32,4 Mt. Les prévisions européennes portant sur les autres productions de céréales à paille sont les suivantes : 57,7 Mt pour les orges et 7,8 Mt pour le blé dur (dont 0,8 Mt en Europe centrale). En France, la Commission européenne table respectivement sur 11,4 Mt et sur 1,2 Mt. Estimer la prochaine récolte de maïs est hasardeux puisque les semis ont à peine commencé, même si l’Association générale des producteurs de maïs (AGPM) a tiré la sonnette d’alarme sur une baisse des surfaces en France et donc un recul possible de la production (voir encadré). A l’export, l’Union européenne commercerait 30 Mt de blé, 10 Mt d’orges, 4 Mt de maïs et 1 Mt de blé dur. Et à l’import, elle achèterait 19 Mt de maïs et 1,9 Mt de blé dur.
A la porte de l’Union, l’Ukraine produirait 63 Mt de céréales comme la campagne actuelle. Elle tentera d’en exporter 44 Mt afin d’écouler ses invendus de 2025-2026 estimés à 6 Mt.
Arme diplomatique
Hors Union européenne, l’Ukraine et la Russie convoitent les mêmes marchés en adoptant des stratégies bien différentes. En Russie, le blé est une arme diplomatique selon Ukragroconsult. Les largesses accordées par Moscou à certains pays africains sont toujours très intéressées : par exemple, aux Nations Unies, voter contre les résolutions condamnant l’invasion russe de l’Ukraine. La Russie manie aussi l’allégeance et l’arme de la faim avec les pays devenus dépendants de ses céréales bon marché. Par ailleurs, une partie du blé exporté est toujours du blé ukrainien récolté sur les territoires occupés (Crimée, Donbass) et le pays destinataire n’est autre que la Syrie, comme à l’époque de la dictature de Bachar El Assad. Récemment, l’Ukraine a reproché à Israël son laxisme en n’ayant pas retenu sur le port d’Haïfa un cargo amarré chargé de céréales ukrainiennes « détournées ». A contrario, Kiev bataille et innove pour être compétitive. Pour contourner le blocus du détroit d’Ormuz, elle étudie avec la Turquie l’acheminement de ses céréales vers les pays du Golfe, via la Syrie et l’Irak, avec lesquels Ankara partage des frontières communes.
(*) Le prix FOB (Free On Board, ou « franco à bord ») est un terme du commerce international utilisé par les Chambres de commerce internationales. Il correspond au prix de la marchandise incluant tous les coûts jusqu’à son chargement à bord du navire, dans le port d’expédition.
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Maïs 2026 : une chute brutale des surfaces qui alarme la filière Malgré des conditions de semis agronomiquement favorables et un excellent niveau de recharge hydrique des sols, l’Association générale des producteurs de maïs et l’Institut du végétal (Arvalis) tirent la sonnette d'alarme dans un communiqué commun du 17 avril. Leurs premières estimations pour la campagne 2026 laissent apparaître une « baisse très préoccupante » de 10 à 15 % des surfaces de maïs grain au niveau national, désormais estimées à 1,33 Mha. Si le maïs fourrage (1,20 Mha) et le maïs semence (63 000 ha) restent stables, le maïs doux poursuit sa chute avec un recul de 40 % depuis 2023. Les baisses sont particulièrement marquées, dépassant les -15 %, dans les bassins du Sud-Ouest, du Centre et de Poitou-Charentes, souligne le communiqué. Ce décrochage massif n'est pas lié au climat mais à une véritable « asphyxie économique » des producteurs, précisent les deux organisations. Pour elles, les agriculteurs ont clairement arbitré en faveur des céréales d'hiver (+300 000 ha), compte tenu de leur trésorerie exsangue face à des coûts d'implantation très élevés (engrais, gaz, GNR). Franck Laborde, président de l’AGPM, dénonce une « déprise des grandes cultures » menaçant directement la souveraineté agricole française. |



