Le vendredi 26 septembre, répondant à l’appel de la FDSEA et de Jeunes Agriculteurs Vosges, 250 agriculteurs et une centaine de tracteurs ont investi les rues d’Epinal pour protester contre les difficultés qui pèsent sur l’exercice de leur métier, Mercosur en tête.
C’est dans le cadre d’un mouvement national que les syndicats majoritaires ont protesté vendredi dernier. Pour cause : les accords de libre-échange du Mercosur, dont la signature induit l’importation de produits qui viendraient concurrencer les produits français. D’autant que ces derniers sont soumis à une règlementation, dont le travail administratif est de plus en plus pesant pour les exploitations françaises et vosgiennes. Les denrées d’Amérique du Sud, quant à elles, ne répondent pas à ces normes. Une « concurrence déloyale » que dénoncent de concert FNSEA et JA.
Aux contraintes nationales s’ajoutaient les griefs locaux : dégâts de gibiers, dossiers bloqués… Pour illustrer leur mécontentement, les exploitants ont déversé le contenu de leurs bennes et de leur colère devant les sites de la fédération départementale de chasse et de la DDT avant de s’installer au pied de la Préfecture des Vosges.
Un important convoi
A 10h vendredi, les ronds-points de la nationale 57 ont vu arriver en nombre tracteurs et pancartes. Venus des quatre coins du département, les exploitants avaient la ferme intention de faire entendre leur mécontentement. C’est sous un ciel gris et une pluie fine, qu’une fois rassemblés les tracteurs se sont dirigés vers la fédération départementale des chasseurs. Devant le portail, les cannes de maïs souillées par les sangliers venaient illustrer l’insupportable récurrence des dégâts de gibier. Sous le regard des automobilistes à l’arrêt, le convoi a ensuite repris sa route à grand renfort de klaxons, direction la DDT. Là aussi, les exploitants ont laissé une trace de leur passage. Car les bureaux de l’administration sont à l’origine de bien des crispations. «Non aux deux poids, deux mesures, où les agriculteurs français subissent toujours plus de contraintes et de contrôles, pendant que d’autres pays produisent sans règles» avançaient les deux syndicats dans un communiqué de presse commun. Une fois installés devant la Préfecture des Vosges, le président de la FDSEA 88, Philippe Clément, est revenu sur l’origine de la colère des agriculteurs. «Nous avons besoin d’un cap clair pour l’agriculture française. L’instabilité politique que nous connaissons ne nous permet pas d’installer de jeunes agriculteurs. Avec un nouveau Premier ministre tous les 6 mois, comment se projeter, lorsque l’on sait que nos amortissements se font au moins sur 15 ans ?» Aussi, le représentant syndical appelait de ses vœux «de la cohérence dans les propos». De la part de l’Etat, mais aussi, des consommateurs : «Nous avons aussi besoin de savoir ce que souhaitent consommer nos concitoyens car, il y a souvent des incohérences entre les discours et les volontés que traduisent les actes d’achat.» Et, la première incohérence que dénonçaient les deux syndicats ce jour-là, portait le nom de Mercosur.
Mercosur
«Nous vivons la signature du Mercosur comme une trahison.» appuyait Philippe Clément. En effet, c’est dans le cadre d’une mobilisation nationale que les deux syndicats dénonçaient la signature de ces accords de libre-échange qui ne respectent pas les standards de production français. «Il va falloir que nos élus nous donnent le cap clair de ce que l’on veut pour l’agriculture française.» demandait le président. «Nous dénonçons les accords mortifères du Mercosur» renchérissait Germain Blaise, co-président de Jeunes Agriculteurs Vosges. «Nous avions déjà alerté le gouvernement français sur le sujet, il y a plus d’un an maintenant. Avec le Mercosur, nous allons importer des produits qui ne respectent pas nos standards de production alors que, dans un même temps, on prône la souveraineté alimentaire…» La signature de cet accord, vient donc une fois de plus illustrer le «décalage entre la volonté politique nationale et, derrière, les actes qui sont en complet décalage avec les promesses qui ont été faites. On nous parle d’agriculture durable et, dans le même temps, on signe les accords du Mercosur. On parle aussi d’intégrer l’Ukraine à l’UE. Ce serait une catastrophe en termes de production agricole lorsque l’on sait qu’un poulet sur deux et une tonne de blé sur deux viennent d’Ukraine. Aujourd’hui, notre Ministre de l’agriculture est démissionnaire, alors même que nous avons besoin d’un cap politique clair pour pouvoir installer et assurer le renouvellement des générations en agriculture.» alertait le co-président des JA.
Dégâts de gibier
«Nous avons besoin que l’Etat joue son rôle de régulation. Car, je le rappelle, la régulation du gibier est une mission de service public déléguée à la fédération départementale des chasseurs et nous avons besoin de trouver des solutions.» soutenait Philippe Clément. Pour illustrer son propos, le président prenait pour preuve les bennes de cannes de maïs souillées présentes ce jour-là : «Cela ne représente pas 1% de l’ampleur des dégâts sur le département. Pourtant, cette année il y a plus de 2 millions d’euros de dégâts, et 12 500 sangliers prélevés sur le département.» Au-delà de l’impact moral que la récurrence et l’ampleur des dégâts représentent pour les exploitants, les dégâts de gibiers entraînent souvent des conséquences économiques en cascade. «Les dégâts entraînent aussi des problématiques de respect de la conditionnalité pour les aides de la PAC. Quand des surfaces sont engagées en herbe et qu’elles se font pulvériser par les sangliers, cela place les exploitants en défaut par rapport à la règlementation.» rappelait-il.
Nicolas Lallemand, co-président de JA Vosges, a ensuite fait le point sur les demandes portées auprès de la Préfète des Vosges. «Cela fait trois ans que le schéma cynégétique a été validé, dans la douleur. Nous y étions opposés car il portait le retour de la pratique de l’agrainage sur l’ensemble du territoire.» rappelait-il.L’agrainage avait alors été présenté comme un moyen de dissuasion visant à faire baisser les dégâts de gibier. Or, «aujourd’hui, le nombre de dégâts a rarement été aussi élevé. L’agrainage, qui devait être une exception, est devenue la norme. Maintenant, stop !» La colère envers les manquements des chasseurs qui ne remplissent pas leur rôle de régulateurs était d’autant plus forte que «le président de la fédération nationale des chasseurs a demandé à ce qu’un fond d’indemnisation pour les dégâts agricole soit abondé par l’Etat et par les agriculteurs. Jusqu’où ira la provocation ? Nous devrions cotiser pour indemniser les dégâts que nous subissons ?»
Sur le sujet de l’indemnisation des dégâts de gibier, Nicolas Lallemand soulignait aussi, auprès de la Préfète, l’incohérence du fonctionnement : «l’estimateur est payé par la fédération des chasseurs, ce qui rend la neutralité de l’estimation des dégâts impossible. Pourquoi ne pas faire intervenir des techniciens de la Chambre d’Agriculture ?» Il ajoutait également que la lourdeur administrative des démarches fausse nécessairement les statistiques. «Pour se faire indemniser sur une parcelle d’herbe, il faut constituer un premier dossier papier avec une première visite de l’estimateur qui vient constater les dégâts. Après, viennent les travaux de remise en état, pour lesquels il faut faire un deuxième dossier papier, accompagné d’une visite de l’estimateur qui vient constater que les travaux ont bien été faits. Ensuite, au moment de la récolte, troisième dossier et troisième visite de l’estimateur pour venir constater la perte de rendement.» a-t-il signalé au Président de Région Franck Leroy. Ce dernier, en déplacement dans les Vosges ce jour-là, était venu accompagné du sénateur et conseiller régional Daniel Gremillet. Philippe Clément soulignait également la dimension dissuasive de ce mode de fonctionnement : «Les dégâts déclarés ne sont pas représentatifs de la réalité.» En effet, face à la lourdeur administrative, contrebalancée par les faibles indemnisations, certains agriculteurs se résignent à ne pas déclarer les dégâts subis.
Incohérences administratives
La Préfète des Vosges, Valérie Michel-Moreaux est venue à la rencontre des agriculteurs, souhaitant se montrer à leur écoute. Mais, sur le parvis de la préfecture, la représentante de l’Etat a dû faire face à la dure réalité du terrain. «Parmi les bennes qui ont été déversées, il n’y avait pas que des cannes de maïs endommagées par les sangliers» soulignait Nicolas Lallemand. En effet, un jeune agriculteur installé a été victime des intempéries qui ont frappé le secteur de Dompaire au cours de l’été 2024. Dans sa benne, il transportait des bottes de foin 2024 qui ont été enlevées au 1er août expliquait-il. «J’ai demandé les calamités agricoles début février. A ce jour, je n’ai toujours pas de réponse à mon dossier et je n’ai toujours pas été indemnisé. Ces inondations ont eu lieu il y a plus d’un an et nous restons sans aucun retour sur nos exploitations. Nous devions être payés début août, aujourd’hui, les dossiers ne sont même pas instruits.» déplorait-il.
Lors des mobilisations historiques de l’année dernière, les agriculteurs avaient eu gain de cause face aux incohérences de l’administration : le contrôle unique devait être mis en place. Ce n’est pourtant pas ce qu’a récemment expérimenté un exploitant à Corcieux. «En deux jours, j’ai eu trois contrôles. Un contrôle ICHN, par rapport aux conditionnalités de la PAC, un contrôle IPAGE, par rapport aux bâtiments et le troisième était un contrôle de la laiterie sur l’alimentation des animaux.» témoignait-il.
Un autre JA, exploitant sur la commune de Dommartin-lès-Remiremont, s’est vu menacé de rembourser sa DJA car la mise aux normes de son bâtiment avait pris du retard… «C’est la Région qui a décidé la situation de déchéance. Aujourd’hui, un recours a été déposé auprès de l’ASP» expliquait Jérôme Mathieu, président de la chambre départementale d’agriculture. «C’est une honte.» renchérissait Nicolas Lallemand «l’Etat affirme soutenir le renouvellement des générations et, dans un même temps, menace de reprendre des aides à l’installation ?»
Afin d’aborder ces sujets et d’échanger avec les représentants de l’Etat sur les solutions qui pourraient être apportées, une délégation de représentants syndicaux a ensuite été accueillie dans les locaux de la Préfecture.
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Rencontre avec la Préfète
En début d’après-midi, les représentants syndicaux ont été accueillis par Valérie Michel-Moreaux, Préfète des Vosges. Elle était accompagnée de Laurent Marcos, directeur de la DDT des Vosges. Au sujet des dégâts de gibier, les représentants syndicaux de la FDSEA et des JA demandent la réouverture du schéma cynégétique. «Le point de blocage reste l’agrainage.» avançait Philippe Clément. «Sans compter le nombre de points d’agrainage qui ne sont pas déclarés» soulignait Nicolas Lallemand «d’autant qu’il n’y a pas les moyens nécessaires du côté de l’OFB pour pouvoir contrôler l’application du schéma lorsqu’il y a de l’agrainage illégal.» «Il est vrai que l’on peut considérer qu’il n’y a pas suffisamment de contrôles.» reconnaissait le directeur de la DDT. «Nous attendons de vous des solutions.» A cela la Préfète répondait : «je ne prends le sujet des dégâts de gibiers aucunement à la légère. Nous avons une réunion sur le sujet du schéma cynégétique le 8 octobre et, il y a des choses qui vont bouger.» «Le problème de fond est que la population de sangliers est trop élevée, c’est un problème systémique» soulignait Laurent Marcos. «Le soucis c’est que, malgré le fait que la chasse au sanglier soit ouverte, certains chasseurs ne sortent pas du temps que la chasse au cerf n’est pas ouverte.» alertait Nicolas Lallemand. Il ajoutait qu’il y avait une incohérence de fonctionnement : «finalement, ce sont les chasseurs qui jouent le jeu qui sont pénalisés. Tant que l’on restera sur un système où c’est le chasseur qui tue qui paye, nous n’y arriveront pas. Le sanglier étant un nuisible, le bracelet devrait être gratuit.» A cela, la Préfète des Vosges répondait qu’elle a demandé par courrier en juillet au président de la fédération départementale des chasseurs de «renforcer l’action de régulation du sanglier en augmentant significativement les prélèvements ainsi que pour le cerf. J’ai également demandé à ce que l’on me rende compte à compter du 1er septembre de ces actions en m’adressant mensuellement les prélèvements de sangliers et de cerfs réalisés dans chaque massifs.» Germain Blaise, co-président de JA 88 alertait également la représentante de l’Etat sur le sujet de la simplification administrative. «Lorsque l’on voit les récentes présentations nationales qui ont été faites sur le sujet du guichet unique : France Service Agriculture, j’ai peur que le parcours à l’installation ne se transforme en parcours du combattant.» |




