Le mercredi 3 décembre, des dizaines d’agriculteurs ont investi le quai des bons enfants à Épinal. Pour cause : un sentiment d’abandon face à la baisse annoncée des accompagnements de la Région Grand Est.
« Région, n’abandonne pas tes agriculteurs ! » pouvait-on lire sur la bâche fixée sur les murs de la Maison de la Région. À ses pieds, dans les rues éclairées par le gyrophare d’un tracteur, les membres des conseils d’administration de la FDSEA et de JA Vosges demandaient des comptes aux élus régionaux venus à leur rencontre.
Ambition Éleveurs
Principale source de mécontentement : le programme Ambition Éleveurs. Depuis deux ans, la FDSEA et Jeunes Agriculteurs Vosges alertent sur les difficultés croissantes rencontrées par les agriculteurs vosgiens dans le cadre des politiques mises en place par la Région. Le plan Ambition Éleveurs reflète, selon eux, le désengagement de la Région. En effet, cette dernière a récemment annoncé que le taux d’accompagnement sur les investissements s’élèverait à 30% au lieu des 40% initialement prévus. «Nous avions alerté la Région. La question aujourd’hui est : qu’allons-nous dire aux jeunes et aux exploitants qui ont un projet d’investissement sur les deux années à venir ?» interroge Philippe Clément.
Au-delà des problématiques de montants, un autre point était souligné par les éleveurs : la question de la durée de l’accompagnement. Les représentants syndicaux dénonçaient une logique du «premier arrivé, premier servi». «Cela crée un climat malsain sur le territoire. Car certains avaient des projets assez mûris pour pouvoir s’inscrire dans le dispositif au moment de son lancement, alors que ceux qui souhaitent s’engager l’année prochaine se retrouvent sans réponse» avertit Germain Blaise, co-président de JA Vosges. De même, le plan Ambition Éleveurs ne tient pas compte des GAEC «alors que, nous le savons, en élevage il y en a beaucoup.» souligne Philippe Clément.
Erreur de communication
Alors que des dossiers avaient été constitués par des exploitants et que la Région leur avait confirmé leur éligibilité. Ils se sont avérés par la suite «non finançables». Le président de la FDSEA des Vosges dénonce aussi «la façon dont la Région a communiqué sur Ambition Éleveurs.» «Ce n’aurait pas dû être à la Chambre d’informer sur le désengagement des 10%. La Région, elle, n’a pas été mise en cause.» complète Germain Blaise. Des erreurs de communication que concèdent les conseillers régionaux. «Il y a eu des erreurs de communication, surtout sur le règlement.» Le président de la FDSEA des Vosges leur demandait alors d’avoir le courage d’aller à la rencontre des exploitants du territoire : «Vous avez la nécessité de communiquer. Il ne faut pas attendre que les agriculteurs s’engagent davantage dans des études et des dossiers coûteux pour, au final, leur annoncer qu’ils sont éligibles mais non finançables» insiste-t-il.
Aides à l’investissement
Ce que les deux syndicats pointaient du doigts c’est le désengagement de la Région dans l’accompagnement des exploitants. «Cela fait 30 ans que la Région accompagne les jeunes installés dans leurs investissements. En 2026, c’est la première fois qu’un jeune qui est obligé de se mettre aux normes ne sera pas accompagné par la Région. C’est inédit.» déplore Nicolas Lallemand co-président JA 88. «N’abandonnez pas l’investissement sur les exploitations agricoles» avertit le président de la FDSEA 88.
Les présidents JA et FDSEA 88 demandent à ce que les accompagnements se poursuivent sur des investissements structurants tels que l’installation ou la construction et la mise aux normes des bâtiments agricoles. Car une autre déception est venue noircir le tableau de l’agriculture vosgienne : la non complémentarité des dispositifs Ambition Éleveurs et IPAGE. «Les critères d’Ambition Éleveurs sont assez restrictifs et ne suffisent pas à accompagner tous les types d’investissements» souligne Nicolas Lallemand. D’un autre côté «en 2026, IPAGE élevage et végétal s’arrêtent.» Plusieurs exploitations se trouveront donc sans aucun dispositif d’accompagnement l’année prochaine.
Écotaxe
L’instauration d’une écotaxe poids lourds inquiète aussi énormément les éleveurs. «Lorsque notre tonne de blé ou de lait va sortir de la ferme pour aller jusqu’à l’entreprise qui collecte, avant de revenir à l’entreprise qui transforme, pour repartir à la centrale d’achat, avant d’être acheminée au supermarché. À chaque fois, nous allons payer 0,15 centimes du kilomètre.» souligne Nicolas Lallemand.
La conseillère régionale Manon Deliot souhaite rassurer les éleveurs. «Il va être possible de vous exempter de cette taxe. Nous travaillons actuellement à distinguer les produits alimentaires transformés et non transformés.» Ce à quoi Philippe Clément rétorque que l’exonération doit porter sur l’ensemble du milieu agricole du Grand Est. «On nous parle en continu de relocalisation. Ce serait incohérent que, faire venir un poulet ukrainien, qui traverse une fois la région, coûte moins cher au transporteur et au fabricant. Produire chez nous implique de faire venir de l’aliment, des constructeurs de bâtiment, etc.» L’écotaxe mettrait donc en péril la compétitivité des exploitations et des entreprises agroalimentaires du Grand Est. Des échanges sont prévus entre le président de la Région Grand Est, Franck Leroy, et les présidents régionaux de la Chambre d’agriculture et de Jeunes Agriculteurs.
Soutien des formations
Autre point d’alerte des syndicats agricoles du département : l’annonce de la fin du financement de plusieurs formations continues agricoles, para-agricoles et forestières. Notamment dans les établissements de Mirecourt (Brevet Professionnel Responsable d'Entreprise Agricole, BTS Gestion Forestière, BP Responsable de Chantiers de Bûcheronnage Manuel) et de Roville-aux-Chênes (CAPA Fleuriste, BP Responsable de Production Horticole, Licence Pro Aménagement Paysager). «Pour le renouvellement des générations, nous avons besoin de maintenir ces formations qui permettent notamment la reconversion professionnelle des adultes» avertit Nicolas Lallemand.
Sur ce point Sébastien Hach, directeur de la maison de la Région d’Épinal répond que : «Sur la formation, cette non reconduction de l’accompagnement est due à l’absence du financement de l’État. Pour compenser cela, nous allons ouvrir un appel à projet, un marché public, pour financer des formations, notamment sur la filière agricole.» Pour illustrer le soutien de la région aux formations, Manon Deliot ajoute que la Région a financé un nouveau plateau technique sur le Campus agricole et forestier de Mirecourt «nous accompagnons aussi les investissements dans le machinisme» rappelle-t-elle.
Manque de perspectives
Sans pouvoir apporter d’éléments de réponse aux manifestants dans l’immédiat, la conseillère régionale rappelle que «des éléments pourront être apportés, notamment la semaine prochaine dans le cadre du débat d’orientation budgétaire. Malheureusement, nous dépendons du PLF qui n’est toujours pas voté depuis l’année dernière. Aujourd’hui, on navigue à vue.»
À cela, Nicolas Lallemand rétorque que «les agriculteurs ont bien conscience que le contexte budgétaire est compliqué pour tout le monde. Mais nous savons aussi que le conseil régional participe à l’orientation des budgets.» Il prend en exemple l’usage des Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER) «il s’agit d’argent issu du budget PAC, et donc destiné aux agriculteurs» rappelle-t-il. Des budgets sur lesquels statuent les groupements d’action locaux (GAL) via les fonds de Liaison entre actions de développement de l’économie rurale (LEADER). «Jusque là, tous les acteurs du territoire, y compris les agriculteurs et la Chambre d’agriculture, siégeaient à la commission qui répartit ces fonds LEADER.» Cette année pourtant, les agriculteurs n’étaient plus conviés à la commission. «Lorsque j’ai interpellé la présidente du GAL sur le sujet, elle m’a répondu que le GAL aurait désormais une orientation plus sociale et que cette orientation venait de la Région.» Les conseillers régionaux, prirent note du sujet et affirment qu’ils apporteraient des éléments de réponse.
Si les conseillers présents ont réaffirmé l’engagement de la Région Grand Est auprès de ses agriculteurs, ces derniers tenaient à les avertir fermement : l’investissement sur les filières agricoles doit continuer. Un message qu’ils entendent aussi porter le 18 décembre au Parlement Européen de Bruxelles.



