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Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Premier ministre

Bovins Amérique du Sud. © Photo DR iStock
Bovins Amérique du Sud. © Photo DR iStock

« Monsieur le Premier ministre, 

INTERBEV - Interprofession bétail et viande - prend acte de l’arrêté visant à suspendre l’importation de fruits et légumes venant d’Amérique du Sud contenant des résidus de substances interdites en Europe. Cette décision répond à une exigence élémentaire dans la lutte contre la concurrence déloyale : les normes européennes doivent s’imposer à tous, sans exception. C’est indispensable pour la confiance de nos consommateurs. Vous évoquez à juste titre une question de justice et d’équité pour nos producteurs. Mais cette exigence de cohérence doit valoir pour l’ensemble de l’agriculture française, y compris la filière élevage et viande. 

La France a déjà tenté de protéger notre secteur, avec l’arrêté du 26 juin 2023 censé suspendre l’importation et la mise sur le marché en France de viandes issues de pays tiers dont les animaux sont traités avec des médicaments antimicrobiens utilisés pour favoriser la croissance (adopté à titre provisoire dans l’attente de l’entrée en vigueur du cadre européen fixant les conditions d’entrée sur le territoire*). Or, dans les faits, cette interdiction n’est tout simplement pas appliquée, ni au niveau européen ni même en France : les viandes, issues des pays du Mercosur par exemple, proviennent de bovins ou de zébus, élevés en feedlots, dont l’alimentation intègre systématiquement des traitements antibiotiques activateurs de croissance. Ces viandes continuent pourtant d’alimenter le marché français et européen. L’Union européenne est sur le point de leur ouvrir plus largement encore la porte, alors même que la conformité aux interdictions européennes ne peut être garantie, faute de contrôles efficaces et de moyens coercitifs à la hauteur des enjeux.

Deux constats majeurs s’imposent. D'une part, contrôler a posteriori sur la viande l’absence de résidus, hormones ou antibiotiques activateurs de croissance, ne garantit pas que les animaux n’ont pas été alimentés et traités avec ces molécules interdites. Comment expliquer aux éleveurs, et aux consommateurs, que le niveau d’exigence puisse être moindre lorsque la viande provient de plus loin ? D'autre part, l'arrêté ministériel pris en 2023 le prouve : une interdiction nationale peut être annoncée mais rester théorique et inappliquée, faute de contrôle sur site. Lorsque des pays tiers continuent d’envoyer des viandes non conformes, il faut interdire leur mise en marché. 

C’est précisément pour cette raison que la Commission européenne doit prendre ses responsabilités. Sans règles harmonisées, sans contrôles efficaces sur site et sans mécanisme de sanction automatique, les garanties resteront théoriques et les décisions nationales, comme celles prises par la France, seront fragilisées et même inapplicables. Dans ces conditions, l’accord UE-Mercosur constitue une ligne rouge : les conditions de production dans les pays du Mercosur ne seront jamais alignées sur les exigences imposées aux éleveurs français. La France doit donc, au Conseil de l’Union européenne, s’opposer à toute ratification de cet accord et rassembler une minorité de blocage. Ce refus est d’autant plus indispensable que la Chine a annoncé des droits de douane supplémentaires de 55 % sur les importations de viande de bœuf au-delà des quotas, en provenance du Brésil notamment, à compter du 1er janvier 2026. Le risque est clair : les volumes qui ne trouveront plus leur débouché en Chine chercheront à entrer sur le marché européen. Dans ce contexte, et au regard des garanties aujourd’hui invoquées par Bruxelles, ouvrir davantage le marché européen au Mercosur reviendrait à exposer nos filières à un afflux de volumes que l’Union ne se donne pas les moyens ni de contrôler ni de sanctionner.

Veuillez agréer, Monsieur le Premier ministre, l’expression de ma haute considération.

Jean-François Guihard

Président d’INTERBEV »
 

* Conditions d’entrée sur le territoire établies par le premier volet de l'acte délégué pris sur le fondement de l'article 118, paragraphe 2, du règlement (UE) 2019/6.